Pourquoi les engagements en matière de climat ne suffisent toujours pas
Les pays s'engagent à réduire leurs émissions, à développer les énergies renouvelables et à protéger les populations contre l'aggravation des risques climatiques. Pris isolément, bon nombre de ces plans semblent ambitieux. Mais pris dans leur ensemble, ils ne constituent toujours pas une voie crédible vers la réalisation des objectifs de température fixés par l'Accord de Paris.
Le problème ne réside pas simplement dans le fait que les gouvernements ont promis trop peu. Leurs plans reposent également sur des hypothèses divergentes concernant le financement, la technologie, l’aménagement du territoire et la croissance économique future. Les pays les plus riches tablent sur une électrification rapide et sur des investissements privés. Les économies émergentes ont besoin de systèmes énergétiques capables de soutenir l’industrialisation. Certains gouvernements s’appuient fortement sur les forêts et la séquestration du carbone, tandis que d’autres partent du principe que des technologies qui ne fonctionnent encore qu’à petite échelle deviendront commercialement disponibles à terme.
Il en résulte un ensemble d'engagements nationaux en matière de climat qui, s'ils sont politiquement défendables au niveau national, restent toutefois peu cohérents à l'échelle mondiale.
En novembre 2025, le Programme des Nations unies sur les changements climatiques (PNUE) a estimé que les derniers engagements nationaux soumis par 113 parties permettraient de réduire leurs émissions combinées de gaz à effet de serre de 12 % en 2035 par rapport à 2019. Cela marque un changement de cap, mais reste bien en deçà de ce qui est nécessaire. Le PNUE estime que les émissions devraient baisser d’environ 55 % d’ici 2035 pour s’inscrire dans une trajectoire permettant de limiter le réchauffement à 1,5 °C d’ici la fin du siècle.
L'écart entre 12 % et 55 % ne relève pas d'un simple ajustement politique mineur. Il traduit un décalage fondamental entre les promesses nationales et les résultats collectifs qu'elles sont censées produire.
L'Accord de Paris a été conçu en tenant compte des différences entre les pays
L'Accord de Paris n'impose pas un objectif d'émissions identique à tous les pays. Chaque gouvernement présente sa propre contribution déterminée au niveau national (CDN), qui tient compte de sa situation économique, de ses priorités politiques et de sa conception d'une contribution équitable.
C'est cette souplesse qui a permis la conclusion de cet accord. Presque tous les pays ont pu y participer sans avoir à régler au préalable des différends qui duraient depuis des décennies concernant la responsabilité historique, les droits au développement et le soutien financier.
Cela a également entraîné une faiblesse persistante.
Il n'existe aucun mécanisme central chargé de répartir le budget carbone mondial restant et de veiller à ce que les objectifs nationaux s'y inscrivent. Les gouvernements décident de ce qu'ils jugent réalisable, puis l'ONU évalue le résultat global.
La dernière évaluation fait état de progrès, mais pas d'alignement. Le rapport 2025 du PNUE sur l'écart entre les émissions et les objectifs a conclu que les nouveaux engagements n'avaient que légèrement réduit le réchauffement prévu. Les politiques déjà en place laissaient encore entrevoir un réchauffement pouvant atteindre 2,8 °C au cours de ce siècle.
C'est pourquoi le débat sur le climat peut donner lieu à des affirmations apparemment contradictoires. Un pays peut réduire ses émissions plus rapidement qu'auparavant, atteindre une partie de son propre objectif et investir massivement dans les énergies propres, alors que le monde dans son ensemble reste loin d'une trajectoire conforme à l'accord de Paris.
Les progrès réalisés au niveau national ne garantissent pas automatiquement la suffisance à l'échelle mondiale.
Les économies riches et émergentes sont confrontées à des contraintes différentes
Ce déséquilibre est particulièrement manifeste dans la distinction entre les économies développées et les économies émergentes.
Les pays à revenu élevé bénéficient d'un meilleur accès aux capitaux, de réseaux électriques plus développés et d'institutions publiques plus solides. Ils sont généralement mieux placés pour subventionner les énergies renouvelables, les véhicules électriques, la rénovation des bâtiments et les nouvelles technologies industrielles.
De nombreux pays en développement sont confrontés à un dilemme différent. Leurs populations ont besoin de davantage d’électricité, de logements, de moyens de transport et de capacités industrielles. On attend parfois des gouvernements qu’ils réduisent leurs émissions tout en élargissant l’accès à une énergie abordable et en créant des emplois.
Une centrale à charbon, un gisement de gaz ou une nouvelle route peuvent donc paraître économiquement nécessaires, même si cela complique la réalisation de l'objectif climatique d'un pays.
Cela ne signifie pas pour autant que les économies en développement soient dispensées de prendre des mesures en faveur du climat. Beaucoup d’entre elles sont fortement exposées à la canicule, à la sécheresse, aux inondations et à l’évolution des conditions agricoles. Cela signifie plutôt que leur transition dépend davantage d’un financement abordable, du transfert de technologies et de la capacité à mettre en place des infrastructures propres avant que les systèmes à forte intensité carbone ne s’ancrent durablement.
Les engagements nationaux tiennent souvent compte de cette réalité en fixant des objectifs conditionnels. Un gouvernement peut s'engager à atteindre un certain niveau de réduction des émissions en utilisant ses ressources nationales, et un niveau plus ambitieux si un financement international ou un soutien technique venait à être mis à disposition.
L'objectif global dépend donc de fonds qui n'ont pas encore été alloués, de projets qui n'ont pas encore été approuvés et de conditions d'investissement susceptibles de se détériorer.
Un engagement conditionnel n'est pas dénué de sens. Mais ce n'est pas la même chose qu'un plan de mise en œuvre doté de moyens financiers.
Le financement de la lutte contre le changement climatique est arrivé tardivement
Le projet initial indiquait que les pays développés contribuaient toujours à hauteur d'un montant inférieur aux $100 milliards par an qu'ils s'étaient engagés à verser. Cette affirmation n'est plus exacte.
Selon l'OCDE, les pays développés ont fourni et mobilisé $115,9 milliards de financement climatique en faveur des économies en développement en 2022, atteignant ainsi l'objectif pour la première fois, deux ans après l'échéance initiale fixée à 2020. Ce montant total est passé à $132,8 milliards en 2023 et à $136,7 milliards en 2024.
Le fait de franchir le seuil a son importance. Le délai aussi.
Les pays en développement ont été invités à élaborer des plans d'investissement et à renforcer leurs engagements en matière de climat, en partant du principe qu'un soutien serait disponible à partir de 2020. Le non-respect de cette échéance a sapé la confiance et entraîné le report de projets, alors même que le coût de ce retard ne cessait d'augmenter.
Le chiffre global ne répond pas non plus à toutes les questions relatives à la qualité. Le financement de la lutte contre le changement climatique peut inclure des subventions, des prêts, des garanties et des capitaux privés mobilisés grâce à une intervention publique. Un prêt peut soutenir un projet utile dans le domaine des énergies renouvelables tout en alourdissant le fardeau de la dette d’un pays vulnérable.
Le montant de $100 milliards ne correspond pas non plus à une estimation des besoins totaux. Il s'agissait d'un engagement politique négocié plusieurs années auparavant. Le coût de la transformation des secteurs de l'énergie, des transports, de l'agriculture et des infrastructures urbaines dans l'ensemble des économies en développement est bien plus élevé.
Le nouvel objectif de financement de la lutte contre le changement climatique convenu au niveau international vise donc à mobiliser des capitaux nettement plus importants. Son efficacité dépendra non seulement du montant total promis, mais aussi de la part de ces fonds qui sera effectivement allouée à des projets viables à des taux abordables.
Les technologies propres connaissent une croissance inégale
Les coûts des énergies renouvelables ont baissé et leur déploiement s'est accéléré, mais l'accès aux technologies propres reste très inégal.
Les marchés dotés d'une réglementation stable, de réseaux électriques performants et de faibles coûts de financement peuvent attirer d'importants volumes de capitaux privés. Les pays présentant un risque politique, des réseaux de transport d'électricité défaillants ou des services publics fortement endettés peuvent rencontrer des difficultés, même lorsque les ressources solaires et éoliennes y sont excellentes.
Un même équipement peut donc générer des rendements d'investissement très différents selon l'endroit où il est installé.
Cela entraîne une distorsion récurrente dans les engagements climatiques. Les gouvernements fixent des objectifs en matière de capacité d'énergie renouvelable sans régler les questions relatives aux raccordements au réseau, aux autorisations, au stockage, à l'accès aux terrains ou à la santé financière des acheteurs d'électricité.
Un pays peut annoncer des projets d'énergie propre se chiffrant en gigawatts tout en continuant à autoriser la production d'électricité à partir de combustibles fossiles, car il a besoin d'une alimentation électrique fiable avant que ces projets ne soient mis en œuvre.
La technologie est rarement la seule contrainte. Les capacités institutionnelles et le coût du capital peuvent avoir autant d'importance que le prix des panneaux solaires ou des batteries.
La transition restera déséquilibrée tant que les investissements dans les énergies propres continueront de se diriger principalement vers les marchés où l'accès au financement est déjà le plus facile.
La tarification du carbone se généralise, mais le signal reste fragmenté
La tarification du carbone est souvent présentée comme un moyen d'aligner la politique climatique sur les incitations économiques. Si l'émission de gaz à effet de serre entraîne un coût tangible, les entreprises ont alors tout intérêt à investir dans des modes de production plus propres.
Le nombre de taxes sur le carbone et de systèmes d'échange de quotas d'émission ne cesse d'augmenter. La Banque mondiale a indiqué en 2026 que la tarification directe du carbone couvrait un peu plus de 29 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et avait généré plus de $107 milliards pour les budgets publics en 2025.
La couverture ne signifie toutefois pas la cohérence.
Les prix du carbone varient considérablement d'un pays à l'autre et d'un secteur à l'autre. Certains systèmes prévoient de nombreuses exemptions ou des quotas gratuits. D'autres ne couvrent qu'une partie de l'économie. Une entreprise peut devoir supporter un coût d'émissions significatif en Europe, alors qu'elle n'en supporte pratiquement aucun lorsqu'elle fabrique le même produit ailleurs.
Le signal d'investissement est donc fragmenté. Les entreprises ne peuvent pas partir du principe qu'un prix mondial unique du carbone guidera leurs décisions à long terme.
L'évaluation réalisée en 2024 par la Banque mondiale a également révélé que moins de 1 % des émissions mondiales étaient soumises à un prix direct du carbone égal ou supérieur à la fourchette jugée compatible avec les objectifs de température de l'Accord de Paris.
La tarification du carbone se généralise. Sur de nombreux marchés, elle reste toutefois trop limitée ou trop faible pour se substituer à la réglementation, aux investissements publics et à la politique industrielle.
Les engagements liés aux terres peuvent entrer en concurrence avec l'alimentation et la nature
Un autre décalage réside dans le fait que les gouvernements s'appuient sur les forêts, les sols et d'autres puits de carbone terrestres.
Il est essentiel de protéger et de restaurer les écosystèmes. Les forêts absorbent le carbone, favorisent la biodiversité et réduisent la vulnérabilité aux inondations, à la chaleur et à l'érosion.
La difficulté survient lorsque des pays comptent sur un même territoire pour plusieurs usages incompatibles.
Un plan national peut prévoir à la fois le développement des cultures bioénergétiques, la plantation de forêts, l'augmentation de la production alimentaire et la protection de la biodiversité sur un même territoire. Chacune de ces ambitions peut se justifier en soi. Mais prises ensemble, elles peuvent nécessiter davantage de terres que ce qui est réellement disponible.
La comptabilisation du carbone peut masquer cette concurrence. Un gouvernement peut inclure dans son objectif d'émissions les absorptions futures par les forêts avant même d'avoir déterminé à qui appartient le terrain, comment la forêt sera protégée ou si le changement climatique lui-même risque d'affaiblir sa capacité à stocker le carbone.
Les feux de forêt, la sécheresse, les ravageurs et l'exploitation forestière peuvent annuler les absorptions réalisées par les sols. Une tonne de carbone stockée dans une forêt n'équivaut pas nécessairement, en termes de permanence, à une tonne d'émissions issues des énergies fossiles évitée.
Les engagements en matière de climat doivent donc établir une distinction entre la réduction des émissions à la source et leur compensation par des absorptions futures incertaines.
Sinon, l'aménagement du territoire devient une solution comptable à un problème énergétique et industriel.
L'adaptation reste secondaire
L'attention internationale se concentre principalement sur l'atténuation : la réduction des émissions à l'origine du changement climatique. Pourtant, de nombreux pays sont déjà confrontés à des dommages que les seules réductions d'émissions futures ne suffiront pas à éviter.
Les infrastructures résistantes à la chaleur, les réseaux d'approvisionnement en eau, la protection contre les inondations, les soins de santé et une agriculture résiliente face au changement climatique nécessitent des investissements soutenus. Ces projets génèrent souvent des retombées sociales et économiques, mais ils ne produisent pas toujours les flux de recettes clairs recherchés par les investisseurs privés.
Un parc solaire permet de vendre de l'électricité. Une digue plus solide permet surtout d'éviter de futures pertes.
Cela rend l'adaptation davantage tributaire des finances publiques et des financements à des conditions préférentielles. Cela contribue également à expliquer pourquoi les débats sur le financement de la lutte contre le changement climatique ne peuvent être résolus simplement en annonçant un montant global plus élevé.
Un pays peut bénéficier d'investissements considérables dans les énergies renouvelables tout en manquant de moyens financiers pour les écoles, les routes et les infrastructures hydrauliques les plus exposées aux aléas climatiques.
Le développement durable perd son équilibre lorsque les projets de réduction des émissions progressent, mais que les communautés restent de plus en plus vulnérables au réchauffement qui est déjà en cours.
Pour que les engagements soient plus efficaces, il faut réduire le nombre d'hypothèses implicites
La prochaine génération de plans climatiques devrait être évaluée moins en fonction de l'ambition de leurs objectifs phares que de la crédibilité de la trajectoire qui les sous-tend.
Un engagement sérieux devrait préciser quelles centrales électriques fermeront, comment la demande en électricité sera satisfaite, qui financera le réseau et ce qu'il adviendra des travailleurs et des régions dépendantes des industries des combustibles fossiles.
Il convient d'établir une distinction entre les politiques déjà adoptées et les mesures qui nécessitent encore une intervention législative. Les objectifs conditionnels devraient préciser le soutien financier, technologique ou institutionnel nécessaire à leur réalisation.
Les gouvernements doivent également préciser dans quelle mesure leur objectif repose sur les absorptions terrestres, le captage du carbone ou les crédits carbone internationaux. Ces mécanismes peuvent certes jouer un rôle, mais ils ne doivent pas masquer les retards pris dans la réduction de la consommation de combustibles fossiles.
Le but d'une plus grande transparence n'est pas de pénaliser les pays qui traversent une période de transition difficile. Il s'agit plutôt de mettre en évidence les cas où le plan mondial repose sur le fait que plusieurs gouvernements, investisseurs ou technologies résoudront le même problème ultérieurement.
Le fossé est d'ordre politique, et non pas simplement technique
Les technologies nécessaires pour réduire une grande partie des émissions existent déjà. Les énergies renouvelables, l'électrification, les mesures d'efficacité énergétique et la lutte contre les émissions de méthane peuvent permettre des réductions substantielles.
La difficulté réside dans la répartition de leurs coûts et de leurs avantages entre les pays, les secteurs d'activité et les ménages.
Les gouvernements souhaitent disposer d'une énergie abordable, d'une compétitivité industrielle et d'une stabilité politique. Les économies en développement souhaitent disposer d'une marge de manœuvre pour se développer. Les pays plus riches se heurtent à une résistance face aux impôts, aux investissements dans les infrastructures et aux changements de modes de consommation. Les États producteurs de combustibles fossiles sont réticents à abandonner des ressources précieuses sans disposer d'une source de revenus alternative.
Les engagements nationaux en matière de climat reflètent ces pressions internes. L'écart global des émissions correspond à ce qui reste lorsque chaque gouvernement protège ses intérêts les plus sensibles sur le plan politique.
C’est pourquoi une meilleure modélisation ne suffira pas à elle seule à mettre le monde sur la bonne voie en matière de climat. Il manque encore un élément essentiel : un accord sur qui paie, qui fait le premier pas et comment soutenir les pays confrontés aux transitions les plus difficiles.
Les engagements en matière de climat gagnent en précision et les émissions mondiales pourraient enfin commencer à baisser. Mais une série de plans nationaux de plus en plus aboutis ne remplace pas pour autant une stratégie mondiale viable.
Ces chiffres mettent désormais en évidence ce déséquilibre. Pour y remédier, les gouvernements devront négocier non seulement des réductions d’émissions plus importantes, mais aussi une répartition plus crédible des ressources financières, des technologies et des responsabilités.
