Analyse technique

Point sur le climat et l'énergie : la transition s'accélère, mais les tensions aussi

Photo d'Arturo Añez (@americanaez225) sur Unsplash

La transition vers les énergies propres ne se résume plus à la question de savoir si les énergies renouvelables peuvent se développer à grande échelle. Elles sont bel et bien en train de se développer. Le solaire enregistre des volumes records. Les énergies à faibles émissions occupent une part croissante de la production électrique mondiale. Les investissements affluent massivement vers les réseaux électriques, les infrastructures de stockage et les technologies propres.

Le plus difficile, c'est ce qui se passe ensuite.

L’actualité climatique et énergétique de cette semaine a moins porté sur une technologie révolutionnaire que sur des points de tension : la canicule qui perturbe l’Europe et la Coupe du monde ; l'intelligence artificielle qui fait grimper la demande en électricité des entreprises technologiques ; la Banque mondiale qui fait marche arrière sur un objectif de prêts en faveur du climat ; et l'Agence internationale de l'énergie qui prévient que les investissements dans les énergies fossiles aux États-Unis pourraient dépasser ceux de la Chine pour la première fois depuis des décennies.

Cette combinaison est importante. Elle illustre une transition qui évolue dans deux directions à la fois. Les énergies propres occupent une place de plus en plus centrale dans le système énergétique mondial, mais les effets néfastes du changement climatique, la demande en électricité et les enjeux politiques liés à la sécurité énergétique s’intensifient tous parallèlement.

La chaleur met les infrastructures à rude épreuve

La vague de chaleur qui a frappé l'Europe en juin a mis en évidence une réalité incontournable : la politique climatique ne peut pas se limiter à la réduction des émissions à l'avenir. Elle doit également viser à nous permettre de survivre au climat tel qu'il est déjà.

Reuters a rapporté que les températures supérieures à 40 °C enregistrées dans certaines régions d'Europe ont perturbé l'approvisionnement en électricité et les transports, tandis que l'Espagne a dénombré environ 1 000 décès liés à la canicule. L'article soulignait également un déséquilibre marqué dans les dépenses climatiques de l'UE, les mesures d'atténuation bénéficiant d'une attention bien plus importante que celles d'adaptation.

Ce déséquilibre est compréhensible d'un point de vue politique. La réduction des émissions s'appuie sur un cadre politique plus clair : subventions aux énergies renouvelables, marchés du carbone, normes applicables aux véhicules, réglementations en matière de construction, objectifs industriels. L'adaptation est quant à elle plus fragmentée. Elle concerne les villes, les hôpitaux, les réseaux de transport, les écoles, les employeurs, le parc immobilier, les infrastructures hydrauliques et les systèmes de santé publique.

Mais la chaleur est désormais un facteur économique. Elle réduit la productivité, augmente la demande en climatisation, met les réseaux électriques à rude épreuve, endommage les cultures et fait grimper les coûts de santé. Pour les gouvernements, la question n’est plus simplement de savoir comment atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Il s’agit désormais de savoir comment assurer le bon fonctionnement des hôpitaux, des réseaux ferroviaires, des maisons de retraite, des lieux de travail et des écoles lors d’étés de plus en plus chauds.

Le même problème s'est posé dans le domaine du sport. Des climatologues de World Weather Attribution ont établi un lien entre la canicule qui affectera la Coupe du monde 2026 et le changement climatique induit par l'utilisation des énergies fossiles, tandis que la FIFPRO a averti que certaines rencontres pourraient dépasser les recommandations en matière de sécurité thermique.

Il ne s'agit pas uniquement d'un sujet lié au sport. C'est un sujet qui touche à la planification, au droit du travail, à l'assurance et à la sécurité publique. Les risques climatiques ne se limitent plus aux rapports sur le climat : ils influencent désormais les décisions opérationnelles.

Le revirement de la Banque mondiale témoigne d'un recadrage politique

La décision de la Banque mondiale de renoncer à son objectif consistant à consacrer 45 % de ses prêts annuels à des projets liés au climat revêt une importance symbolique, même si ses conséquences concrètes restent incertaines.

Selon Reuters, la Banque va s'éloigner de l'objectif antérieur fondé sur les intrants, tout en continuant à suivre les indicateurs liés au climat et à prolonger son plan d'action contre le changement climatique. Ce changement reflète une évolution politique plus large, les États-Unis et plusieurs autres actionnaires ayant refusé de soutenir le maintien d'un cadre climatique sous cette même forme.

L'essentiel n'est pas que le financement de la lutte contre le changement climatique touche à sa fin. Ce n'est pas le cas. La demande de projets présentant des avantages climatiques reste forte, notamment dans les domaines des énergies renouvelables, de la résilience, des réseaux d'approvisionnement en eau et des infrastructures.

Le changement réside dans le langage et les priorités. Le financement climatique est désormais intégré au concept de “ développement intelligent ” : emplois, résilience, infrastructures, accès à l’énergie et stabilité économique. Cela pourrait faciliter la défense politique de certaines initiatives en faveur du climat. Mais cela pourrait aussi compliquer la vérification visant à déterminer si les institutions renforcent réellement leurs ambitions climatiques ou si elles se contentent de renommer certaines composantes de leurs prêts existants.

Pour les pays en développement, le risque est bien concret. Les financements destinés à l’adaptation sont déjà insuffisants. Si les grands objectifs climatiques sont revus à la baisse, les pays les plus exposés aux inondations, à la canicule, à la sécheresse et aux tensions pesant sur le système alimentaire pourraient avoir davantage de mal à obtenir des financements prévisibles pour renforcer leur résilience.

Pour les investisseurs, la leçon à retenir est que le financement climatique entre dans une phase plus controversée. Les aspects économiques des infrastructures propres restent solides dans de nombreux domaines. En revanche, les enjeux politiques liés à leur qualification de “ climatiques ” se compliquent.

L'IA est désormais au cœur des enjeux climatiques et énergétiques

Le débat sur les énergies propres a mis du temps à prendre la mesure de l'ampleur de la demande en électricité liée à l'IA. Mais les choses sont en train de changer.

Selon Axios, le dernier rapport environnemental de Google fait état d’une augmentation de la consommation d’électricité, de la consommation d’eau et des émissions de gaz à effet de serre, parallèlement à l’expansion des infrastructures d’intelligence artificielle. Le rapport présente cette situation comme une tension croissante : même les entreprises disposant d’importants programmes d’approvisionnement en énergie propre peinent à maintenir leurs trajectoires d’émissions en adéquation avec leurs engagements climatiques, alors que la demande des centres de données ne cesse d’augmenter.

Amazon fait l'objet d'une attention similaire. TechRadar a rapporté que le rapport de développement durable 2025 d'Amazon faisait état d'une hausse de 16 % de ses émissions de carbone, qui ont atteint 80,9 millions de tonnes, la croissance rapide des centres de données alimentés par l'IA contribuant à une augmentation de la demande énergétique. L'entreprise a continué à développer des projets d'énergie renouvelable et sans carbone, mais son empreinte carbone absolue a tout de même augmenté.

C'est l'un des enjeux énergétiques les plus importants de la décennie. L'intelligence artificielle pourrait contribuer à optimiser les réseaux électriques, à accélérer la recherche sur les matériaux, à améliorer les prévisions météorologiques et à réduire le gaspillage dans certains secteurs. Mais son infrastructure est elle-même très gourmande en énergie, très gourmande en eau et concentrée dans des zones restreintes.

La question qui se pose aux entreprises technologiques devient de plus en plus précise. Il ne suffit plus de dire qu’elles achètent de l’électricité issue de sources renouvelables. Où cette électricité est-elle produite ? S’agit-il d’une production supplémentaire ? Répond-elle à la demande horaire ? Qu’en est-il des réseaux électriques locaux et de l’approvisionnement en eau ? La croissance des centres de données justifie-t-elle la construction de nouvelles centrales à gaz ? Les émissions diminuent-elles en termes absolus, ou seulement par rapport au chiffre d’affaires ?

L'IA n'est plus seulement une question de logiciels, mais aussi une question liée au réseau électrique.

Les énergies propres se développent, mais la demande augmente elle aussi

Le rapport « Global Energy Review 2026 » de l’AIE montre pourquoi la situation énergétique est si difficile à résumer. Du côté positif, la hausse de la production d’énergie renouvelable et nucléaire en 2025 a dépassé la croissance totale de l’offre d’électricité. À elle seule, l’énergie solaire photovoltaïque a apporté environ 600 TWh de production, ce qui représente la plus forte augmentation annuelle enregistrée par une source d’électricité en dehors des périodes de reprise post-crise. L’AIE a également indiqué que l’énergie solaire photovoltaïque avait contribué à environ 70 % de la croissance de la production d’électricité, tandis que l’ensemble des énergies renouvelables équivaut désormais pratiquement à la production mondiale d’électricité à partir du charbon.

Il s'agit là d'un changement majeur. L'électricité verte n'est plus une solution marginale. Elle est en train de devenir le moteur de la croissance du secteur de l'énergie.

Mais la demande est également en hausse. Selon l'analyse « Electricity 2026 » de l'AIE, la demande mondiale d'électricité a augmenté de 3 % en 2025 et devrait croître en moyenne de 3,6 % par an entre 2026 et 2030, soit un rythme plus rapide que la moyenne de la décennie précédente.

C'est là que réside la tension principale. Le monde se dote rapidement d'énergies propres, mais il procède également à l'électrification des transports, du chauffage, de l'industrie et des infrastructures numériques. La demande en refroidissement augmente à mesure que les températures grimpent. Les centres de données prennent de l'ampleur. Les économies émergentes ont besoin de davantage d'énergie pour leur développement.

En d'autres termes, les énergies renouvelables ne se contentent pas de remplacer la production issue des énergies fossiles. Elles visent également à répondre à une nouvelle demande. C'est pourquoi les réseaux électriques, les systèmes de stockage, les autorisations et la flexibilité revêtent une importance tout aussi grande que les panneaux solaires et les éoliennes.

Les énergies fossiles ne disparaissent pas sans faire de bruit

On parle souvent de la transition énergétique comme si les combustibles fossiles devaient automatiquement perdre du terrain dès que les technologies propres deviendraient moins chères. La réalité est plus tenace.

Selon Reuters, l'AIE prévoit que les dépenses américaines consacrées aux centrales électriques au charbon et au gaz atteindront environ $50 milliards cette année, ce qui pourrait permettre aux États-Unis de dépasser la Chine pour la première fois depuis des décennies.

Cela est frappant, car les États-Unis disposent déjà d’un réseau électrique bien établi. Les nouveaux investissements dans les énergies fossiles ne concernent pas uniquement les infrastructures vieillissantes. Ils reflètent la croissance de la demande en électricité, les préoccupations liées à la fiabilité du réseau, l’expansion des centres de données, des choix politiques, ainsi que la difficulté de mettre en place suffisamment rapidement des infrastructures de transport, de stockage et de production d’énergie propre et stable.

La question de la sécurité énergétique se pose également au Moyen-Orient. Selon Reuters, les prévisions de l’AIE font état d’un excédent pétrolier important en 2027, une fois que le marché se sera remis des perturbations liées au détroit d’Ormuz, l’offre pouvant alors dépasser la demande avec le retour des barils en provenance du Moyen-Orient.

C'est là tout le paradoxe du système énergétique actuel. Les énergies fossiles sont confrontées à des difficultés structurelles à long terme, mais elles conservent une forte influence à court terme. Un choc géopolitique, une fluctuation du prix du gaz ou des craintes quant à la fiabilité du réseau peuvent rapidement modifier les décisions en matière d'investissement et de politique énergétique.

L'Allemagne met en avant la dimension industrielle de la transition

L'Allemagne reste l'un des exemples les plus frappants du défi industriel que représente la transition énergétique. Le pays a développé d'importantes capacités éoliennes et solaires, fermé des centrales nucléaires, réduit progressivement sa dépendance au charbon et s'est efforcé de préserver son tissu industriel malgré la volatilité des marchés de l'énergie.

Les dernières données sur la production d'électricité laissent entrevoir une situation plus encourageante. Reuters a rapporté en juin que la production d'électricité allemande était en passe d'enregistrer en 2026 sa plus forte hausse depuis plus d'une décennie, ce qui pourrait soutenir le secteur industriel du pays après des années de performances médiocres.

C'est important car la politique climatique échoue souvent sur le plan politique lorsqu'elle est perçue comme une contrainte économique. Si l'électricité renouvelable, les réseaux électriques et l'électrification peuvent soutenir la compétitivité industrielle, la situation politique s'en trouve facilitée. Si les prix de l'énergie restent élevés et que les infrastructures accusent un retard, la contestation s'amplifie.

La leçon à tirer de l'exemple de l'Allemagne n'est pas que la transition soit simple. Elle est que l'approvisionnement en électricité, la politique industrielle et la politique climatique ne peuvent plus être considérés comme des dossiers distincts.

Le signal hebdomadaire réel

L'actualité de cette semaine ne permet pas de se contenter d'un récit simpliste évoquant soit un échec en matière de lutte contre le changement climatique, soit un triomphe des énergies propres.

Les faits indiquent une réalité plus complexe. Les énergies renouvelables connaissent une expansion rapide. L'énergie solaire bat tous les records. La demande en électricité s'accélère. Le réchauffement climatique perturbe déjà les économies riches. L'intelligence artificielle transforme les engagements climatiques des entreprises en véritables défis pour le système énergétique. Les banques de développement adaptent leur discours sur le climat. Les investissements dans les énergies fossiles continuent d'être justifiés par des préoccupations de fiabilité et de sécurité.

Voici ce que dit le prochaine étape de la transition On dirait que : moins de promesses, plus de systèmes.

Pour les décideurs politiques, la priorité ne réside pas uniquement dans le développement des énergies propres. Elle passe également par une accélération des procédures d'autorisation, le renforcement des réseaux électriques, le stockage, la réponse à la demande, le financement de l'adaptation, la résilience face à la chaleur et une stratégie industrielle crédible.

Pour les entreprises, la priorité ne consiste pas seulement à acheter des certificats d'énergie renouvelable ou à publier des objectifs de zéro émission nette. Il s'agit de comprendre la demande énergétique réelle, les émissions liées à la chaîne d'approvisionnement, la charge des centres de données, l'exposition à la chaleur, et de déterminer si leurs plans climatiques résisteront à la croissance de leurs activités.

Pour les investisseurs, la priorité est de ne pas se limiter aux thèmes phares. Les opportunités ne se limitent pas au solaire et à l'éolien. Elles concernent également les équipements de réseau, l'électronique de puissance, l'efficacité des systèmes de refroidissement, le stockage d'énergie, l'adaptation au changement climatique, les systèmes de gestion de l'eau, la rénovation des bâtiments et les logiciels qui réduisent réellement le gaspillage d'énergie plutôt que de se contenter de le signaler.

Le débat sur le climat ne porte plus uniquement sur ce que le monde doit faire d'ici 2050. Il s'agit désormais de savoir si les infrastructures, les finances et la politique seront capables de s'adapter à ce qui se passe déjà en 2026.